Le grain est un bruit très fin posé par-dessus toute la page, comme celui d’une pellicule argentique. Il ne se voit presque pas, et c’est voulu : on le sent plus qu’on ne le regarde. Ce qu’il change, c’est la matière de l’écran. Les dégradés cessent de paraître dessinés à la règle, et la vidéo, les photos et le texte se retrouvent sous la même lumière.
Sans
GrainCe que le grain corrige
Les bandes dans les dégradés. La plupart des images et des écrans codent chaque couleur sur 256 niveaux par canal (8 bits). Dans un dégradé lent, surtout dans les tons sombres, les marches entre deux niveaux voisins deviennent visibles : des bandes là où l’on attendait une transition douce. Le remède propre, le tramage, ajoute du bruit au moment où l’image est fabriquée, et supprime les marches. Un grain posé par-dessus une image déjà faite ne les supprime pas : il les masque, en donnant à l’œil une texture qui l’empêche de suivre la ligne des bandes. C’est souvent suffisant.
Les aplats trop lisses. Une image générée trahit souvent son origine par des surfaces parfaitement propres, sans la moindre irrégularité. Le grain leur rend de l’accroche.
Les matières qui ne s’accordent pas. Une vidéo tournée, une photo de téléphone et un titre en aplat n’ont pas la même texture. Sous un même grain, ils appartiennent à la même page.
Quand le poser
- Sur un fond sombre ou un dégradé : c’est là que les bandes se voient le plus, et là que le grain se remarque le moins.
- Sur une vidéo tournée en lumière chaude, une salle de restaurant, un atelier, un fournil : le grain prolonge l’image au-delà du premier écran.
- Pour un métier qui vit de l’artisanat ou de l’image : photographe, torréfacteur, galerie, caviste.
Il vaut mieux s’en passer quand la page vend la netteté avant tout, ou quand elle porte beaucoup de petit texte sur des fonds clairs : chaque point de bruit est un point de plus entre l’œil et la lettre. Les règles d’accessibilité demandent un contraste d’au moins 4,5 pour 1 entre un texte courant et son fond ; sur une texture, on le vérifie à l’endroit le moins favorable.
L’intensité juste
Dans l’atelier, le grain est posé à 5 % d’opacité, en mode de fusion incrustation. À cette dose, on ne le voit pas en le cherchant, mais la page paraît plus plate quand on l’enlève. Une page qui assume l’argentique peut le porter plus fort ; au-delà d’une dizaine de pour cent, il devient un parti pris plus qu’une finition.
Une règle tient pour toutes les matières : pas plus de deux calques à la fois. Au troisième, l’image se salit, et plus personne ne sait lequel retirer.
Pourquoi il reste immobile
Un grain qui scintille fait vrai sur une vidéo de cinéma. Sur une page web, c’est une cause classique d’un site « qui rame » alors que rien ne se passe. Un navigateur ne sait animer à peu de frais que la position et l’opacité d’un calque ; tout autre changement l’oblige à repeindre, et une texture plein écran qui change à chaque image, c’est l’écran entier à repeindre, soixante fois par seconde. Le mouvement vient du film dessous, jamais de la texture dessus.
Le premier écran reste aussi tranquille : le calque se lève à mesure qu’on descend. La vidéo d’accueil est l’argument de la page, et on la laisse nue.
Et si le visiteur a demandé à son appareil de réduire les animations, le grain disparaît tout à fait : un bruit fin, même immobile, peut gêner une partie des personnes qui font ce réglage.
Comment il est fait
Le motif est une petite image SVG écrite directement dans la feuille de style, avec le filtre feTurbulence, qui produit un bruit de Perlin, celui qu’on emploie pour imiter les nuages ou le marbre. Il n’y a donc aucun fichier à télécharger. Le calque est posé en position fixe par-dessus la page, ne capte ni clic ni défilement, et se fond dans l’image par incrustation.
Poser le grain en calque plutôt que dans la vidéo a une autre raison : le grain, aléatoire par nature, se compresse très mal. Netflix a mesuré qu’en le retirant à l’encodage pour le recréer à la lecture, un film très granuleux passait de 8,3 à 2,8 mégabits par seconde. Sur un site, la vidéo de fond reste propre, donc légère, et le grain arrive par-dessus, dessiné par le navigateur.
Dans l’atelier
Le grain fait partie des dix matières de la bibliothèque, aux côtés du vignettage, de la halation, de la trame, du papier ou de la fuite de lumière. On le choisit à l’étape « La matière », après le fond.